La France d’après dans le monde de demain

« La France d’après », titre du journal Le Monde du 23 novembre est symbolique du fait qu’il y aura en France, comme aux États-Unis après le 11 septembre 2001, une remise en question nationale après les attentats du 13 novembre 2015. Comme après les attentats du mois de janvier, mais avec des effets décuplés cette fois-ci, règnent l’émotion, la colère, et surtout l’incompréhension. Pourquoi Paris? Et pourquoi n’a-t-on pas été capables d’éviter ce drame national?

Les médias, entourés d’experts, débattent essentiellement de la deuxième question, d’autant que depuis l’affaire MEHRA, c’est la troisième fois qu’un attentat est commis en France par des individus connus des services et ayant, pour certains, fait l’objet d’une fiche de signalement « S ». Comment ces fanatiques peuvent-ils, malgré cela passer à l’acte? Les hommages passés, nul doute que cette question n’a pas fini d’être débattue. Il reste à souhaiter qu’elle le soit avec lucidité, sans récupération politique et qu’elle modifie durablement les comportements.

Le débat ne peut cependant être limité à cette question puisque la guerre dans laquelle la France est engagée nous invite à réfléchir sur sa place en Europe et dans le monde, voire la place, le rôle et les responsabilités de l’Occident dans ce monde du 21° siècle.

Tous coupables…

Après un tel choc, il est tentant de chercher à établir les responsabilités, en commençant par s’interroger sur le bon fonctionnement des services de sécurité intérieure.

Coupables les services?

Sans doute puisque notre chaîne sécuritaire a présenté des failles habilement exploitées par les djihadistes. Ces failles sont connues et elles sont la conséquence d’outils et de procédures inadaptés à l’ennemi puisque le fichage « S » s’avère inopérant et les contrôles judiciaires non respectés. Les « ratés de la lutte antiterroriste », pour reprendre un titre de la presse écrite,[1] résultent également d’un nombre excessif d’individus à surveiller au regard des effectifs consentis à la sécurité intérieure dont les services sont dépassés, comme le sont également les services judiciaires. Par ailleurs, il est probable qu’en dépit des progrès considérables accomplis ces dernières années, la coordination entre nos différents services de renseignement et de sécurité reste perfectible, sans parler de la collaboration entre la police et la justice. Mais que dire de la coordination avec les services des autres États membres de l’UE?

Coupable l’UE?

Le fait qu’un djihadiste tel que Abdelhamid Abaaoud ait pu faire des aller et retour entre la Syrie et la France sans être repéré sonne pour certains le glas de Schengen. Avant de remettre en cause Schengen, il serait bon que les États membres de l’UE se sentent davantage concernés par un ennemi qui n’est pas uniquement celui de la France. Le fait que Bruxelles semble être l’épicentre d’un réseau djihadiste n’est pas innocent et devrait amener nos partenaires européens à comprendre que si la France a été atteinte, ils sont eux-mêmes visés. Dès lors, il est urgent qu’en matière de renseignement on cesse de se heurter à la souveraineté des États et que les outils européens existants[2] fonctionnent réellement. Le recours à la clause de solidarité au titre de l’article 42.7 du traité de l’Union[3] , décidé par Paris, pourra-t-il inciter chacun de nos partenaires européens à mobiliser des moyens pour mieux contrôler les frontières extérieures de l’UE, pour mieux échanger les renseignements et enrayer le trafic d’armes? Acceptons en l’augure.

Néanmoins, si Paris a été visée, l’UE ne saurait en porter seule la responsabilité et il appartient au premier chef aux autorités françaises de rendre des comptes

Coupables nos dirigeants politiques?

Sans aucun doute d’avoir régulièrement réduit nos capacités de défense et de sécurité intérieure depuis 25 ans tout en s’impliquant dans des guerres en Afghanistan, dans le Sahel et plus récemment au Levant, faisant ainsi de la France une cible privilégiée pour ceux qui s’estiment victimes de notre agression.

Coupables encore de n’avoir pas pris totalement la mesure de la menace en ignorant les messages des lanceurs d’alerte, d’où qu’ils viennent[4] et en minimisant ceux de DAECH qui, via sa revue francophone Dar-al-Islam, n’a cessé de faire de la France une cible prioritaire.

Coupables aussi de n’avoir pas pris, ou trop lentement, après janvier 2015, toutes les dispositions préventives (fermeture des mosquées salafistes, expulsion des imams prônant le djihad, actions culturelles à conduire dans les banlieues…) qui auraient permis de mieux assurer la sécurité des Français.

Coupables enfin de participer à des opérations militaires sans que le but final recherché ait été clairement défini et expliqué aux Français. En Libye, l’élimination de KHADAFI a laissé place au chaos et en Syrie, la volonté d’éliminer BACHAR el ASSAD avant même d’avoir éliminé DAECH a conduit à une politique de « ni ASSAD, ni DAESH » dont nous connaissons le résultat. Ajoutons à cela qu’il est difficile d’expliquer à nos compatriotes que nous combattons un mouvement islamiste d’essence sunnite qui ambitionne le retour au califat alors que nous entretenons des liens politiques et commerciaux avec les pays du Golfe, eux-mêmes sunnites et dont nous savons qu’ils soutiennent indirectement DAECH, ou qu’à tout le moins celui-ci est inspiré par le wahhabisme saoudien.

Mais la démocratie française a les dirigeants qu’elle mérite puisqu’ils sont choisis par le peuple.

Alors, coupables l’ensemble des Français?

Sûrement d’avoir, dans leur majorité, trop longtemps considéré qu’après la chute du mur de Berlin il fallait toucher les dividendes de la paix. D’avoir cru que la guerre en Europe n’était plus possible et d’avoir consciemment ou pas, contribué à un désarmement matériel, mais aussi moral et spirituel du pays. En quelque sorte, vivre en paix faisait partie des avantages acquis et il n’était plus nécessaire d’entretenir un esprit de défense collective. Mieux, tout ce qui touchait à la défense ou à la sécurité devenait ringard, voire suspect parce que liberticide. Et au nom de la liberté de chacun, nous avons privilégié la défense d’intérêts particuliers et conflictuels, donnant ainsi l’image d’un pays vulnérable qui pouvait devenir une cible facile pour ceux contre lesquels nous étions concomitamment entrés en guerre, sans clairement le dire ou le reconnaître.

Avant un sursaut national…

Les attentats du mois de janvier 2015 avaient provoqué une grande émotion et un élan de solidarité nationale autour de nos forces de sécurité intérieure dont le courage et l’efficacité avaient été appréciés. Mais en devenant « Charlie », on défendait avant tout la liberté d’expression qui avait été la cible de l’attentat perpétré contre le journal satyrique Charlie Hebdo. Force est de reconnaître qu’assez rapidement, la vague d’émotion passée, la vigilance a décliné et le « business as usual » repris ses droits.

Cette fois-ci, face à l’horreur des actes criminels perpétrés, non seulement l’émotion et l’incompréhension sont décuplées, mais elles sont accompagnées d’un sursaut national qui se manifeste à tous les niveaux et sous des formes différentes.

Tout d’abord la classe politique dans son ensemble a donné quitus au Président de la République pour prendre, dans le cadre de l’état d’urgence, toute une série de dispositions et de décisions dont on peut regretter, pour certaines, qu’elles soient bien tardives et n’auront qu’un effet différé, notamment le recrutement d’effectifs supplémentaires pour les forces de sécurité intérieure et la justice. Toutefois, après un laxisme que certains estiment coupable, l’erreur à éviter serait une surenchère sécuritaire qui, tout en entravant la vie quotidienne, entretiendrait chez nos compatriotes l’illusion d’une protection totale, impossible à garantir face à un adversaire ayant recours à des modes d’action terroristes.

Ce sursaut est surtout sensible à travers les différentes couches de la société qui ont manifesté à la fois un élan de solidarité avec les victimes et leur engagement, que ce soient les riverains des lieux touchés par les attentats ou les soignants arrivés spontanément sur ces mêmes lieux ou dans les structures de soins.

Ce sursaut se manifeste encore par la volonté d’engagement de la jeunesse française qui cherche à se rendre utile et à servir le pays comme l’indique par exemple l’augmentation soudaine du nombre de visites dans les centres d’information et de recrutement des forces armées (CIRFA). Encore faut-il que cette même jeunesse retrouve une certaine capacité à décrypter son environnement autrement que par le biais des réseaux sociaux, c’est-à-dire la capacité à détecter par simple observation ce que les criminologues nomment les signaux faibles, capacité largement perdue depuis que la France n’est plus rurale et que les Français, devenus citadins, ne savent plus regarder ce qui les entoure.

Ce sursaut s’exprime enfin à travers les symboles de la République. Trop souvent galvaudés et parfois honnis dans un passé récent, le drapeau tricolore et l’hymne national sont aujourd’hui à l’honneur. Jamais, dans l’histoire récente; l’un et l’autre n’ont autant été brandis ou postés sur les réseaux sociaux et chantés en toute circonstance. Considérée comme un chant trop guerrier qu’il fallait remplacer ou dont il fallait modifier les paroles, la Marseillaise[5] est maintenant reprise sans états d’âme, y compris à l’étranger. Quant au drapeau tricolore, quel chemin parcouru entre mai 2012, à la Bastille, où on le cherchait vainement au milieu des drapeaux algériens, palestiniens ou autres et son omniprésence actuelle.

Si ce n’est le début d’un réarmement moral et spirituel, c’est au moins la prise de conscience que la génération « Bataclan » a été victime de la génération « radicale » évoquée par Malek BOUTIH[6] qui considère que dix ans après les émeutes en banlieue, les émeutiers sont devenus des terroristes. C’est une prise de conscience qui doit conduire les dirigeants français à sortir du politiquement correct et à définir une nouvelle stratégie politique tant à l’intérieur qu’à l’extérieur.

Sans doute insuffisant…

En allant cette fois-ci trop loin dans l’horreur et en frappant indistinctement la jeunesse française DAECH a provoqué une réaction politique mais aussi populaire, y compris au sein de la communauté musulmane, qui pourrait être salutaire pour le pays et contre productive pour lui.[7]

Toutefois, la lucidité consiste à reconnaître que ce sursaut national, a fortiori s’il n’était que temporaire, est loin d’être suffisant. D’abord parce qu’il exige au plan national que l’on sorte des postures idéologiques bien souvent synonymes de fonds de commerce pour des acteurs politiques trop nombreux à avoir perdu le sens de l’intérêt général et supérieur du pays. Ensuite parce que les racines d’une certaine forme de fascisme islamique dépassent largement le cadre national.

En France un large consensus s’accorde pour reconnaître que déverser de l’argent dans les banlieues ne suffit pas mais qu’il faut y engager un travail social et culturel en profondeur quitte à multiplier les postes d’éducateurs formés aux frais de l’État tout en permettant à celui-ci d’y exercer normalement ses fonctions régaliennes.

Or, tant qu’une partie de la jeunesse française majoritairement d’ascendance musulmane ne connaîtra du jeu social que les trois cases chômage, délinquance et prison, le terreau dans lequel les fanatiques de DAECH aujourd’hui ou d’autres demain recrutent, ne fera que prospérer. Il s’agit donc de supprimer les zones de non droit et de reprendre, sur le sol national, des territoires entrés en sécession culturelle. Tel est le défi national à relever. Il sera d’autant plus facilement relevé que nos valeurs, sans cesse mises en avant, seront concrètement respectées et vécues par le plus grand nombre, à commencer par ceux dont le devoir est de montrer l’exemple.

Point n’est pour autant besoin d’entretenir la nostalgie d’une France souveraine, courageuse et libre des années de Gaulle, comme on l’évoque déjà ici ou là, tant le pays et le monde ont changé. Ce combat ne concerne pas que la France et elle ne saurait le mener efficacement seule. Le repli sur soi ne pourrait être que contre productif. Il lui faut entraîner ses partenaires européens dans la lutte contre la menace djihadiste. Ceux-ci seraient d’ailleurs bien inspirés, en la circonstance, de comprendre que le parapluie « otanien » n’est d’aucune efficacité face à une telle menace et que notre avenir commun ne peut être qu’européen.

Sauf embrasement généralisé que nul ne souhaite et qui nécessiterait une reconstruction complète de l’échiquier mondial, soyons conscients qu’avant la fin de ce siècle l’Europe sera ou nous ne serons plus.

Dans un monde dont l’Occident perd le contrôle

Réduire cette problématique à une question nationale et européenne serait par conséquent une grave erreur. En vérité, au-delà même de l’isthme européen, c’est l’Occident qui est directement ou indirectement visé[8]. En effet, le phénomène de mondialisation qui caractérise le début de ce siècle se traduit à la fois par une uniformisation progressive des modes de vie conforme aux standards occidentaux et une guerre économique sans merci dont l’un des effets les plus malsains est l’enrichissement d’une petite minorité tandis que le plus grand nombre est laissé pour compte. Or, au rang de ces laissés pour compte figure le monde arabe dans son ensemble, aujourd’hui disloqué sous le double effet des interventions occidentales et d’un affrontement interne entre chiites et sunnites.

Cette partie de la planète en ébullition ne manque pas de bonnes raisons pour contester un monde façonné selon une approche ethnocentriste par les puissances occidentales à l’issue des deux guerres mondiales[9] et depuis dominé par elles. Que ce soient les frontières imposées au siècle dernier (d’ores et déjà la fameuse ligne Sykes-Picot a volé en éclats sans que l’on sache si, ni comment, il sera possible de la rétablir) ou les interventions militaires plus récentes. En Iraq en 2003, en Libye en 2011, en Syrie aujourd’hui, se donnant bonne conscience au nom de leurs grands principes démocratiques, les puissances occidentales s’arrogent le droit ou l’obtiennent du Conseil de Sécurité des Nations Unies, où elles sont surreprésentées, d’éliminer un tyran. Outre le fait qu’elles renient des régimes avec lesquels elles avaient précédemment entretenu sans état d’âmes des relations politiques et commerciales, elles laissent à chaque fois le chaos derrière elles. Leur apparent constat d’impuissance face à ce chaos qu’elles ont créé les dévalorise un peu plus aux yeux de ceux qui peuvent en tirer profit et qui, quelles qu’en soient les raisons, ne sont pas disposés à adopter leur monde matérialiste.

Si l’Occident considère que son « modèle démocratique » a vocation à être universel, il serait bien inspiré de comprendre que cette vision n’est pas universellement partagée et que la démocratie ne se décrète pas de l’extérieur, pas plus qu’il n’est en mesure de l’imposer!

Se poser les bonnes questions pour le monde occidental auquel la France appartient c’est s’interroger sur l’intérêt et la capacité que nous avons à régler les crises internationales au prétexte que nous sommes membres d’un Conseil de Sécurité des Nations Unies qui n’est plus représentatif du monde actuel.

C’est s’interroger sur une mondialisation qui ne fait que développer et accélérer, concurrence oblige, un capitalisme dérégulé d’essence occidentale, socialement pervers et par ailleurs destructeur de la planète.

Quand bien même nous viendrions à bout de DAECH, ce qui sera le cas, peut-on réellement croire que l’hydre terroriste ne resurgira pas, là ou ailleurs, sous une forme nouvelle. Comment pourrait-il en être autrement tant qu’une partie de la population mondiale, majoritairement jeune et disposant d’une arme supérieure à toutes les autres, la démographie, reste en marge du progrès? Comment pourrait-il en être autrement tant que 1% de la population mondiale détient plus de 50% de la richesse mondiale? Les vraies causes ne sont elles pas « l’atrophie du politique, dont tout le monde a profité, l’humiliation dont tout le monde s’est servi, l’insécurité humaine que tout le monde contemple avec indifférence? »[10]

Pourtant le cadre d’une gouvernance mondiale qui permettrait de mieux réguler ce monde à la dérive existe (ONU, BM, FMI, G20…), mais il manque la clairvoyance et/ou la volonté politique! A moins que les acteurs non étatiques (grandes entreprises, ONG, organisations criminelles et mafieuses) aient déjà pris l’ascendant sur les acteurs étatiques.

François GONNET

[1] Le Figaro du 23 novembre 2015

[2] Système d’information Schengen (SIS) censé permettre de suivre les fichés « S » européens; EUROPOL, base de données des affaires en cours qui dépend de la bonne volonté des services nationaux et EURODAC, fichier sur lequel à peine 3% des migrants seraient inscrits.

[3] L’article 5 du traité de Washington dans le cadre de l’OTAN impose un devoir de solidarité comparable, mais manque à l’évidence de pertinence dans ce type d’agression

[4] Que ce soit du milieu politique (député Malek BOUTIH), intellectuel (FINKIELKRAUT),de la défense (CEMA, gal de VILLIERS) ou judiciaire (juge TREVIDIC)

[5] Il suffit de remplacer « dans nos campagnes » par « dans nos villes » pour que cet hymne national retrouve toute sa pertinence.

[6] Député de l’Essonne, membre du Parti Socialiste.

[7] C’est la thèse défendue par Gilles KEPEL qui s’est exprimé en ce sens dans plusieurs médias.

[8] Sinaï, Beyrouth, Paris, Bamako, Tunis…la mouvance islamiste fait la démonstration qu’elle est capable d’utiliser les modes d’action terroristes en n’importe quel point du globe.

[9] Il faut aujourd’hui gérer les conséquences de la diplomatie franco-britannique du 19° et du début du 20°siècles et de la diplomatie américaine depuis la fin de la seconde guerre mondiale, sachant que les frontières entre la Syrie et l’Irak, comme la création des États israélien et libanais ont toujours été contestés par tout ou partie du monde arabe

[10] Bertrand BADIE, spécialiste des relations internationales et professeur à Sciences Po Paris dans Le Monde du 23 novembre 2015

Laisser un commentaire