État d’urgence

« Une journée pas comme les autres qui mérite réflexion! » . Tel était le titre d’un article posté ici même après les attentats de janvier 2015 et dans lequel je concluais par « l’émotion passée, des questions demeurent ». La première de ces questions était: une telle tragédie était-elle nécessaire pour que nos compatriotes comprennent enfin que nous sommes en guerre contre une idéologie qui veut la destruction de nos valeurs? La seconde question était: comment et pourquoi, comme dans l’affaire précédente, des individus ayant des antécédents connus ont-ils été laissés libres de passer à l’action? Moyens de renseignement insuffisants? Législation inadaptée? Enfin, une troisième question était: expliquera-t-on un peu mieux aux Français les raisons de nos engagements militaires au Sahel et au Proche-Orient ou comprendront-ils eux-mêmes que la racine du mal s’y trouve et l’y laisser prospérer, c’est nous condamner?

Écoutons mieux les lanceurs d’alerte

Après la nuit d’horreur que vient de connaître Paris, ces questions demeurent. Une quatrième s’impose: fallait-il attendre un tel massacre pour déclarer l’état d’urgence? En effet, nous sommes en guerre, pas depuis hier mais depuis bien plus longtemps, une guerre qu’on nous impose parce que la France, au-delà de ses engagements sur la scène internationale, est le symbole même (liberté, égalité, fraternité) de tout ce que récusent les terroristes islamistes, opposés par principe à la laïcité et à la société occidentale qui, derrière ces attentats est visée comme l’a souligné le président américain.

Et ce que les services spécialisés redoutaient le plus est effectivement arrivé, à savoir des attaques multiples et coordonnées. Il ne s’agit donc pas d’une surprise, d’autant qu’un certain nombre d’experts avaient tiré le signal d’alarme. Dans un article intitulé  » le jour d’après la grande attaque » sur son blog, « Au fil de l’épée », le colonel Michel GOYA rappelait, par exemple, que les attentats de janvier 2015 avaient provoqué beaucoup d’émotion, mais n’étaient rien par rapport aux dizaines d’attentats massifs et d’attaques dynamiques qui ont frappé différentes nations du monde depuis 2001. «  La première des responsabilités serait d’expliquer que cela arrivera très probablement sur notre sol dans les mois ou années à venir.» ajoutait-il. Le juge TREVIDIC, ancien magistrat du pôle antiterroriste, avait lui-même appelé l’attention des dirigeants et de la population sur le danger qu’il y avait à laisser prospérer l’hydre islamiste DAECH et sur le manque de moyens des services de sécurité et de la justice pour y faire efficacement face.

La guerre, qu’elle soit classique, asymétrique ou hybride est toujours l’affrontement de deux volontés. A ceux qui ont la volonté de détruire notre société, nous devons être capables d’opposer notre volonté de la défendre en retrouvant un esprit de défense collective qui, depuis la fin. des trente glorieuses n’a cessé de se dissiper pour laisser place à l’émergence d’intérêts particuliers et conflictuels. Ajoutons y, depuis la chute du mur de Berlin, une forte tentation occidentale à toucher « les dividendes de la paix » qui a entraîné des impasses en matière de défense et de sécurité. Nous payons d’une certaine manière celles-ci aujourd’hui et toutes les décisions qui sont prises depuis le début de l’année, parfois difficilement et non sans polémique (cf la loi sur le renseignement donnant des moyens de surveillance supplémentaires aux forces de sécurité, la rectification de la loi de programmation militaire redonnant 11 000 postes aux armées) n’auront pas d’effet avant 2017… Les annonces faites par le Président de la République le 16 novembre devant le Congrès prendront elles aussi du temps avant d’être appliquées. Ce que les médias semblent avoir bien du mal à comprendre et par la force des choses, nos concitoyens également. Que ce soit le personnel à recruter et à former ou bien les moyens techniques et technologiques à développer ou à acquérir, tout cela prend un temps incompressible. Malheureusement, les lanceurs d’alerte dans ce domaine ont rarement été écoutés.

Une riposte qui nécessite une nouvelle stratégie

Nous sommes le jour d’après et nous faisons face, sur deux fronts différents, à un ennemi qui nous impose une guerre de l’avant hybride sur le théâtre moyen-oriental et une guerre de l’arrière asymétrique sur le territoire national. Comment conduire cette guerre?

Les décisions qui viennent d’être prises par le Président de la République répondent à la double urgence de rassurer les Français sur leur sécurité à l’intérieur du territoire national et de riposter à DAECH à RAQQA. Mais cette guerre va durer et elle nécessite qu’une nouvelle stratégie militaire soit mise en œuvre au Moyen-Orient, et qu’une nouvelle stratégie sécuritaire le soit sur le territoire national.

Les bombardements aériens, fussent-ils intensifiés, ne permettront jamais d’éliminer DAECH. Aucune défaite significative ne peut lui être infligée sans reprendre le territoire qu’il contrôle. Il faut par conséquent le combattre au sol ce que les stratèges occidentaux répugnent à faire. A juste titre, car des troupes occidentales au sol ne feraient qu’accroître le nombre de combattants recrutés par le califat. La solution passe donc par le soutien et l’entraînement de troupes au sol capables de se mesurer aux djihadistes. Les Kurdes de l’YPG en Syrie ou les Peshmergas en Irak sont pour le moment les seules forces combattantes disponibles. Ce sont elles que la coalition doit appuyer. Mais il faut surtout que la coalition occidentale n’ait qu’une stratégie, éliminer DAECH avant de traiter du sort futur de la Syrie. C’est à ce prix que les actions conduites par les États-Unis et leurs alliés et celles conduites par la Russie pourront converger et gagner en efficacité.

Au plan intérieur, l’état d’urgence, qui sera probablement prolongé de 3 mois, va permettre d’accélérer un certain nombre de perquisitions et d’interpellations qui vont amplifier la charge de travail des services de sécurité et judiciaire. Les renforcements de ces services annoncés par le Président de la République comme le projet de modification de la Constitution afin de l’adapter pour mieux faire face au type de guerre imposé seront-ils suffisants? Outre cette question se posent celles du suivi et/ou de l’assignation à résidence des fichés « S » et du contrôle et filtrage des migrants en provenance de Syrie.

Enfin, deux aspects essentiels dont il a été très peu question dans les débats qui ont suivi ces derniers attentats sur le sol français sont les volets culturel et financier.

En effet, au-delà de la guerre militaire qu’il faut mener et renforcer, il faut aussi mener une guerre culturelle, que ce soit sur Internet ou sur les réseaux sociaux.

Comme le souligne Yasmina KHADRA, écrivain algérien et ancien officier ayant eu à combattre le GIA, il faut mener une guerre rhétorique, mais en dissociant bien l’Islam de ces actes terroristes pour ne pas associer les criminels à un projet religieux. Ceci afin de ne pas les doter d’un statut de martyr qui légitimerait leurs actes. Il faut par exemple donner davantage la parole aux repentis du terrorisme pour qu’ils dissuadent de nouvelles recrues potentielles. Il faut également mener une contre action psychologique face aux quelques 2 700 sites internet pro-DAECH et 3 millions de followers identifiés par le ministère de la Défense dans la seule sphère francophone. Autrement dit, développer un esprit de résistance qui réclame bien plus que la simple vigilance.

L’argent étant connu pour être le nerf de la guerre, il est tout aussi nécessaire d’en priver DAECH. Sa principale richesse émane des puits de pétrole qu’il contrôle et il faut tout mettre en oeuvre pour l’en priver, soit en détruisant ces puits, soit plus vraisemblablement en s’attaquant aux réseaux qui permettent à DAECH d’exporter le pétrole produit sur le territoire qu’il contrôle. Ceci requiert une action concertée de la communauté internationale, comme elle est requise sur d’autres terrains pour éliminer DAECH, ce qui n’est pas à la portée de la France seule.

En conclusion, mener cette guerre nécessite une approche globale, par conséquent la mise en œuvre d’une stratégie globale qui, bien qu’elles soient indispensables, ne peut se limiter aux actions militaires et sécuritaires.

François GONNET

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