[Compte-rendu]Diplomatie navale et stratégie d’influence

 Apparue dans la deuxième moitié du 20ème siècle, ce qu’il est convenu d’appeler la diplomatie navale est aujourd’hui mise en oeuvre par toutes les marines nationales de haute mer. Elle sert de support éventuel au développement d’une stratégie d’influence, domaine dans lequel la France a encore des progrès à faire selon le Contre-amiral Hervé BLEJEAN qui assume, à l’état-major de la marine, les responsabilités d’autorité de coordination pour les relations internationales.

Emergence de la diplomatie navale

Historiquement, les marines de guerre ont été créées pour protéger les navires de commerce et, malgré le rôle joué par Lafayette dans l’accession à l’indépendance des Etats-Unis, ceux-ci ont créé leur marine avant tout pour lutter contre les corsaires français. Ce n’est qu’après la seconde guerre mondiale et la création  des organismes de régulation et de cadrage des crises (ONU; CIJ; droit des conflits…) que les marines prirent un nouveau rôle en devenant des moyens de dialogue. En France, le général de Gaulle fut le premier à prendre toute la mesure des atouts d’une diplomatie navale (déplacement au Québec à bord du croiseur Colbert, déploiement de la flotte dans le golfe de Guinée lors de l’accession à l’indépendance des Etats africains).

En 1982, la convention de Montego Bay sur les droits de la mer (signée par  tous les pays disposant d’une marine de haute mer, sauf les Etats-Unis)  consacre celle-ci comme un espace de liberté sur lequel seules trois activités sont interdites (esclavage, piraterie et missions radio clandestines). Elle définit également ce qu’est un moyen naval étatique (nature, identification). Ainsi, à l’exception de la zone territoriale et, à un degré moindre la ZEE, 71% du globe constituent un espace économique naturel et de liberté dont 90% de la population mondiale habite à moins de 150 km.

La diplomatie navale aujourd’hui

Le  contre-amiral Hervé BLEJEAN identifie quatre types de diplomatie navale:

1 – une diplomatie navale de rang (de puissance) qui constitue une dissuasion naturelle pour les plus grandes puissances (Etats-Unis, Chine, Russie).

Les Etats-Unis conservent la première marine du monde, présente sur toutes les mers. La Chine s’inscrit, elle, dans un rattrapage de son rang et ne cache pas son objectif d’étendre sa zone d’action maritime. Elle est déjà le premier investisseur au Groenland. La Russie est de son côté dans une logique de retour à la permanence de la dissuasion à la mer et d’extension de la zone d’action de sa flotte de surface;

2 – une diplomatie navale de routine qui consiste à aller au contact des pays partenaires via les escales;

3 – une diplomatie navale économique en soutien des exportations, mission co-latérale assumée sans état d’âme par la marine; elle permet l’exportation de matériel militaire qui s’accompagne de la formation du personnel et du maintien en condition  et de développer des partenariats stratégiques;

4 – une diplomatie navale préventive qui consiste en des déploiements spécifiques dans des circonstances particulières (ex: recherche de renseignement).

La diplomatie navale du temps de crise

Dans la crise, la diplomatie navale a trois points d’application:

l’intervention humanitaire qui est un domaine bien adapté à l’outil naval (cf récent secours porté au Vanuatu);

– l‘intervention protectrice, le plus souvent l’évacuation de ressortissants (RESEVAC) comme ce fut le cas à plusieurs reprises depuis le début du siècle (RCI 2002; Liban 2006; Libye 2014; Yemen 2015), mais aussi la protection du commerce maritime (ex: mission ATALANTA);

l’intervention de puissance qui peut être assimilée à la politique du fait accompli (ex: Pékin en mer de Chine méridionale)

Les outils de la diplomatie navale

Si l’on range à part les SNLE qui confèrent encore à la France un rôle de grande puissance, membre du Conseil de Sécurité des  Nations Unies, les principaux outils de la diplomatie navale sont:

– les sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) qui permettent d’entretenir une dissuasion diluée;

– le porte-avions qui constitue l’outil symbolique d’expression de la puissance et dont la décision d’emploi relève souvent du Président de la République, chef des armées;

– les BPC de type Mistral qui sont polyvalents et peuvent être utiles pour embarquer un poste de commandement et son état-major à la mer, conduire une opération humanitaire ou d’évacuation de ressortissants, voire servir de plate-forme d’utilisation d’hélicoptères de combat (ex: opérations en Libye);

– le missile de croisière naval, bientôt mis en service sur les frégates (FREMM) et les SNA et qui va renforcer le caractère dissuasif de ces bâtiments;

– l’échange instantané de données via le cyberespace

Une diplomatie navale dans quel but?

La diplomatie navale mise en œuvre par la France est de plus en plus tournée vers l’UE qui constitue son cadre prioritaire de développement d’une stratégie d’influence.

L’opération ATALANTA, mission européenne contre la piraterie au large de la Corne de l’Afrique, est un succès de l’UE[1], mais c’est aussi un succès français. La France a en effet été à l’initiative de cette mission dans laquelle elle peut être considérée comme le « meilleur élève », alors que les Britanniques, qui en assurent le commandement opérationnel depuis leur territoire, n’y ont jamais fourni aucun bâtiment. Ce sont donc eux qui exploitent prioritairement ce succès en termes de contrats.

Forte de cette leçon, la France essaie de mettre en œuvre la même stratégie d’influence dans le golfe de Guinée en montant une opération de sécurisation avec l’accord des états de la région et en y associant des partenaires européens (Espagne, Portugal, Danemark).

En Méditerranée le problème est plus complexe car il faudrait conduire une triple mission: humanitaire, de lutte contre les migrants et de lutte contre la criminalité organisée. Toute intervention de l’UE serait confrontée à des limites juridiques que seule une décision du Conseil de sécurité de l’ONU permettrait de contourner.

Or une telle décision est très improbable en raison d’un veto russe attendu suite à l’affaire libyenne.

[1] Ce succès tient en partie au fait que l’UE peut agir en tant que personne morale et juridique et lancer des poursuites judiciaires contre les pirates appréhendés. Il repose aussi sur le fait que les bâtiments de commerce ou de pêche (thoniers) au large de la Somalie ont désormais une équipe de sécurité (militaire ou civile) à leur bord. Aucun des bâtiments ainsi protégés n’a pu être attaqué avec succès par les pirates.

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