[Compte-rendu]Le Renseignement d’Intérêt Militaire dans la guerre de l’information et la capitalisation de la connaissance

Après avoir rappelé ce qu’il convenait d’entendre par renseignement militaire (RM) et renseignement d’intérêt militaire (RIM), le général DRAN a développé le concept de guerre de l’information avant de souligner l’importance du temps long dans la capitalisation de la connaissance.

1- Renseignement militaire et renseignement d’intérêt militaire.

Pour la DRM, le RIM engerbe le RM dont il est un préalable. Le RIM doit nécessairement être pluridisciplinaire et exhaustif. Son acquisition nécessite de prioriser la recherche, pour mieux la circonscrire aux secteurs susceptibles d’aboutir à l’élaboration du RM; seul à même de livrer une analyse objective et indépendante sur la réalité matérielle et technique de l’ennemi. C’est en parlant au futur et en faisant la guerre au conditionnel que le renseignement militaire permet de décider dans l’incertitude et d’agir dans l’adversité.

Le RM est essentiellement technique et repose sur l’observation et la description des forces en présence (ordres de bataille, ressources humaines, niveau d’entraînement, capacités, points forts et faibles…). Il consiste à recueillir, capitaliser et traiter l’information pour acquérir une intelligence qui permette de deviner les intentions ennemies, d’envisager les perspectives à un terme donné et, par extrapolation, en tirer des convictions.

Le RIM couvre le spectre des forces et faiblesses d’un Etat ou d’une entité: géographie (physique et humaine), systèmes (TELECOM, finances, énergies…), aspects culturels et religieux, terrorisme (emploi de modes d’action terroriste).

La DRM, service de renseignement des armées, doit renseigner à la fois les autorités politiques et militaires et les forces projetées et projetables. Elle relève ainsi d’une double tutelle, puisque le DRM renseigne le MINDEF et le CEMA, tandis que la DRM est placée sous l’autorité du CEMA.

Ben qu’elle ne dispose que d’effectifs relativement modestes (environ 1 600 militaires et civils, soit le tiers des effectifs de la DGSE), la DRM a recours à une importante panoplie de moyens qui peuvent être mis à sa disposition (satellites d’observation, drones, bâtiments et aéronefs spécialisés ou non, attachés de défense…).

2- La guerre de l’information: une guerre ancienne.

En dépit de multiples innovations technologiques, la guerre de l’information n’est pas nouvelle et n’a guère changé de nature depuis un siècle.

Dès la première guerre mondiale apparurent de nouvelles pratiques de recueil du renseignement, peu ou prou analogues à celles d’aujourd’hui : renseignement d’origine humaine via les réseaux diplomatiques et économiques, renseignement à partir des sources ouvertes (presse, publications), surveillance des télécommunications. La cryptographie joue alors un rôle décisif (radiogramme de la victoire).

Lors de la seconde guerre mondiale, le renseignement d’origine radar (RORAD) et le fait aérien, évolution de concepts élaborés entre 1914 et 1918, s’ajoutent aux formes précédentes. Une fois encore, la cryptographie s’avère déterminante (cassage du code ENIGMA).

L’écueil principal survint lors de la guerre d’Indochine. Synthèse technique des deux précédentes guerres, elle se caractérise par une surabondance de l’information, sans capacité de traitement et d’analyse idoine. En 1954, la France savait tout du Vietminh. Pourtant, submergé, l’état-major fut dans l’incapacité de discerner l’information critique et d’aboutir à la production de renseignement « actionnable »[1].

Bien que constituant un nouvel enjeu le cyber ne modifie pas la guerre informationnelle et reste soumis aux mêmes mécanismes. Toutefois, la spontanéité spécifique aux nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) nécessite une adaptation des cellules chargées du recueil, pour mieux intégrer l’information au cycle opérationnel.

Dans le brouillard de la guerre, face à une masse importante d’informations issues d’une multiplicité croissante de sources variées, le véritable défi est d’identifier et de faire remonter la bonne l’information, puis de convaincre le commandement.

3- La capitalisation de la connaissance nécessite un temps long.

Issu de l’expérience américaine en Afghanistan, le renseignement « actionnable » repose sur un cycle complexe, très technologique, à validité limitée, mais extrêmement efficace. Il requiert au préalable une capitalisation de l’information sur le long terme, ainsi qu’une importante collaboration entre les différents acteurs du renseignement.

L’intervention en urgence dans la bande sahélo saharienne est un bon exemple de renseignement « actionnable ». Rendue possible par l’information capitalisée depuis des années par les principaux acteurs du renseignement français, elle mobilisa l’ensemble de la chaîne du renseignement pour soutenir au niveau tactique les unités engagées, et au niveau stratégique les choix du décideur politique.

La traque de Ben Laden constitue un autre exemple du temps très long d’obtention du renseignement de source humaine.

Or c’est le temps long qui permet le temps court. Plus les capteurs et les années de travail sont nombreux, plus le renseignement obtenu est d’une efficacité immédiate. Il faut accumuler beaucoup d’informations et des informations précises.

4- Le renseignement français: une capacité globale malgré quelques lacunes persistantes.

Dans le domaine du renseignement la France est une puissance globale, car compétente sur l’ensemble du spectre capacitaire (du recueil au traitement) industriel et thématique (géographie, armement…). À cet effet, les efforts consentis ces dernières années en matière satellitaire garantissent un flux constant de renseignement d’intérêt militaire, nécessaire à la capitalisation de l’information et à l’élaboration de la connaissance.

Néanmoins, d’importants efforts doivent être entrepris, notamment sur les drones, pour préserver à l’avenir une capacité d’appréciation indépendante et développer les capacités en matière de renseignement « actionnable ».

Les principaux axes d’effort concernent:

  •  la mutualisation des satellites militaires pour réduire les coûts et démultiplier l’efficacité;
  •  le développement de systèmes de traitement qui permettent la remontée automatique d’informations essentielles et l’identification de cibles non encore connues;
  •  le développement d’un pôle d’excellence de renseignement localisé sur fond cartographique (GEOINT);
  •  le développement de l’analyse systémique de l’adversaire (centres de gravités, financements…)
  •  l’amélioration de la circulation du renseignement au sein de l’institution afin de casser les barrières mentales entre les niveaux tactique, opératif et stratégique;
  •  la poursuite de l’analyse des retours d’expérience pour améliorer l’efficacité du cycle du renseignement (Find, Fix and Finish);
  •  le développement des mesures de défense passives dans le domaine cyber en veillant au respect de la légalité (pas d’action offensive à ce stade, même si le Livre Blanc n’interdit rien);
  •  la création d’une cellule renseignement dédiée au monde économique au sein du ministère de la défense;
  •  la création en interne d’une cellule management de l’information (quelle information délivrer et à qui?);
  •  la densification de la réserve pour pallier les lacunes capacitaires dans certains domaines spécifiques.

Enfin, on assiste à une explosion du nombre de communications cryptées, y compris civiles, qui nécessite une amélioration de la capacité de décryptement détenue par la DGSE, Senior SIGINT pour la France.

BM

[1] C’est-à-dire de renseignement exploitable sur court préavis et dont la coordination est possible avec les moyens d’action.

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